NAS

NAS – ILLMATIC

Album hip-hop intemporel, « Illmatic » de Nas reste à la fois une œuvre inimitable et une influence majeure de la scène rap actuelle. Petit flashback sur une révolution musicale née dans le quartier brûlant de Queensbridge, Long Island City, New York.

jeudi 03 septembre 2015

Le jeune Nas débarque à New York à la fin des années 70 avec sa famille, alors que la ville est rongée par le trafic de drogue et les règlements de compte entre gangs. Lâché au milieu de l’un des quartiers les plus dangereux de la ville qui ne dort jamais, Nas quitte bientôt le lycée pour s’adonner à des activités plus ou moins légales. Par chance, le quartier dans lequel le gamin vient d’échouer se trouve être également un vivier de rappeurs comme Mobb Deep, Blaq Poet ou MC Shan. Déjà attiré par les arts et plutôt doué pour le verbe, le jeune Nas est bien décidé à ne pas finir comme tous ses potes qui tombent comme des mouches, sous les balles ou sous les verrous, et sera finalement sauvé par son désir inflexible de création artistique. Il fallait néanmoins un déclic pour lui permettre d’y croire. Ce sera le morceau « The Bridge » de MC Shan. Démo sortie en 1985 de derrière les fagots et vantant les mérites de Queensbridge, le titre devient l’hymne et la fierté du quartier. Pour Nas, c’est une révélation : ces mecs habitent à côté de chez lui et parlent de sa vie. Il veut faire la même chose. En mieux, bien sûr. Le talent est déjà là, mais un événement va le faire sortir de l’ombre. En 1991, il participe au titre « Live At The Barbeque » de Main Source. Bingo, on n’entend que lui. L’inventeur de mots et de rimes trop bonnes pour être vraies est immédiatement repéré comme le nouveau conteur urbain qui pourrait faire la différence et apporter un regard nouveau sur le hip-hop, plus socio-poétique et moins agressivo-bling-bling.

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Le 19 avril 1994 sort enfin son premier LP « Illmatic » sous la houlette de MC Serch, qui l’a signé sur son label Columbia, et produit par les meilleurs MCs de New York, de Large Professor à DJ Premier, en passant par Q-Tip et Pete Rock. Dans le documentaire « Time is Illmatic » de One 9 sorti en 2014, Nas explique qu’il a conçu son album comme un témoignage et qu’il voulait livrer à ses auditeurs « le sentiment de la rue, le son de la rue, le goût de la rue, l’odeur de la rue, et tout cela d’une façon qui n’avait jamais été faite auparavant ». Présomptueux ? Même pas. Chronique sociale sincère, Nas raconte en effet son quotidien et celui de ses proches avec une musicalité, une poésie et une imagerie nouvelles dans le monde viril du hip-hop. De l’inaugural « N.Y. State of Mind » sur le fléau de la drogue et des dealers au fier « Represent » dont les revendications territoriales rappellent bien sûr « The Bridge » ; du fataliste « Life’s A Bitch » à l’optimiste « The World Is Yours », où le rappeur projette sa réhabilitation par sa descendance ; des déambulations nostalgiques sur « Memory Lanes » au dur retour à la réalité dans « One Love », bouleversante lettre adressée à un ami en prison : le New-Yorkais invente peut-être des mots, mais chaque parole est vraie. Peinture de son quotidien, esquisse de son avenir, « Illmatic» ne narre pas seulement l’histoire d’un homme, ni même d’un quartier. L’album capture l’essence même de New York et son atmosphère unique aux influences multiples. Si « Illmatic » a fait résonner l’âme du New York de l’époque, il sonne encore parfaitement comme le New York d’aujourd’hui. Cela n’est pas étranger au fait que l’album soit principalement construit sur des lignes jazzy, marque de fabrique de Nas qui aura des répercussions considérables sur le futur du hip-hop. Ainsi, on ne serait pas surpris d’entendre un petit « The World Is Yours » au milieu du film « Birdman » d’Alejandro Gonzàlez Iñàrritu sorti en 2015, fable broadwayienne où des jazz bands apparaissent dans un coin de l’écran pour jouer la bande son en direct. « Illmatic » est et restera New York.

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Malgré ce marqueur géographique fort, l’importance de l’impact provoqué par le premier album de Nas sur le monde du hip-hop va bien au-delà du clivage East Coast / West Coast. Et s’il a montré la voie à toute une génération de rappeurs new-yorkais, Jay-Z en tête, ses sonorités chill et son approche géo-sociale ont influencé la majeure partie du genre actuel. Sans « Illmatic », pas de Joey Bada$$ et ses productions old school relatant la vie de Brooklyn, ni de Kendrick Lamar, originaire de Compton, Californie, dont le dernier brûlot « To Pimp A Butterfly » pousse la revendication politique encore plus loin, sans pour autant perdre la douceur des instrus et l’optimisme dont faisait preuve Nas dans un contexte social déjà compliqué. Hier, « The World Is Yours », aujourd’hui « Allright » : à chaque génération son arme d’espoir face aux injustices et aux violences subies par la communauté noire-américaine.

Chef d’œuvre inégalé qui a su changer durablement le visage du hip-hop, les questions posées par « Illmatic » restent encore cruellement d’actualité. Si le temps est illmatic (dingue, génial, ou tout ce qu’il voudra faire dire à ce mot), Nas, lui, est intemporel.

Julia Rivière

Crédits photos : D.R.

Écouter l’album  sur Deezer et Spotify