Earth Wind & Fire

Passeport pour l’éternité

Si aujourd’hui le Funk et la Soul sont des genres musicaux largement reconnus du grand public, c’est grâce à des chanteurs et des groupes qui ont oeuvré sans relâche pour faire accepter la richesse de la musique noire américaine. Car ne l’oublions pas : le Rock and Roll et tous ses dérivés (à commencer par la …

jeudi 10 octobre 2013

Si aujourd’hui le Funk et la Soul sont des genres musicaux largement reconnus du grand public, c’est grâce à des chanteurs et des groupes qui ont oeuvré sans relâche pour faire accepter la richesse de la musique noire américaine. Car ne l’oublions pas : le Rock and Roll et tous ses dérivés (à commencer par la Pop) puisent leurs racines profondes dans le Blues et la musique créées par ces artistes noirs souvent privés d’une juste reconnaissance. Cette longue marche qui a donc permis à la Soul et au Funk d’éclater au grand jour a été plus que largement soutenue par Earth Wind and Fire.

 

Formé à Chicago en 1969, Earth, Wind and Fire commence à sévir dans le milieu du Jazz. La formation initiale (et celles qui ont suivi) se compose de « sessionmen » (autrement dit des musiciens de studio) de premier ordre. Maurice White, membre fondateur et l’âme du groupe, effectue ses débuts comme musicien chez Chess avant de rejoindre le Ramsey Lewis Trio. Avec Wade Flemons et Don Whitehead il crée l’éphémère groupe Salty Peppers qui sort quelques modestes singles chez Capitol. Ce n’est que lorsque White quitte Chicago pour Los Angeles que les choses sérieuses commencent. Une fois arrivés dans la cité des anges, lui, son petit frère Verdine, le chanteur Sherry Scott et le percussionniste Yackov Ben Irsael réunissent 5 autres musiciens pour créer la première formation d’Earth, Wind & Fire : Michael Beale (guitar), Chester Washington (instruments à anche), Leslie Drayton (trompette), Alex Thomas (trombonne) et Wade Flemons (piano électrique).

 

Le groupe doit son nom à une vision originale de Maurice White, qui se rend compte que son signe astrologique (Sagitaire) est dominé par le feu, la terre et l’air. En partant de cette idée, il imagine ce nom qui réunit trois éléments clés, comme une sainte trinité qui contient l’ADN du groupe : Earth, Wind & Fire (ou EWF).

Après avoir sorti deux albums chez Warner et composé la B.O du film Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles (ce dernier, ne disposant que d’un budget très limité se décide à composer la bande originale seul, et s’adjoint les services du groupe pour mettre en forme ses idées musicales – Peebles ne sait pas lire et écrire la musique), le groupe se sépare. En 1972, White décide de le reformer avec de nouveaux membres : Jessica Cleaves (chant), Ronnie Laws (flute et saxophone), Roland Bautista (guitare rythmique), Larry Dunn (claviers), Ralph Johnson (percussions), et le légendaire Philip Bailey (chant). A cette époque, les majors ne savent pas trop comment promouvoir de nouveaux chanteurs et groupes noirs, au même moment où les grandes stars confirmées des labels phares comme Stax et Motown cassent leur contrat pour signer ailleurs. Warner ayant du mal à valoriser le potentiel du groupe, ce dernier finit par signer chez CBS, sous la houlette de son président d’alors, Clive Davis.

 

De 1973 à 1983, EWF connait un état de grâce qui lui ouvre les portes du succès commercial sans pour autant renier son identité musicale. A l’instar de Kool and the Gang, groupe de Jazz qui s’est ouvert au Funk le plus efficace, EWF comprend que sa musique doit allier musicalité et accessibilité. Pour conquérir un public toujours plus large le groupe descend dans l’arène des pistes de danse et de la musique Disco au moment ou le Funk continue de s’affiner (avec d’un coté une école assez radicale menée par le P-Funk de George Clinton et de l’autre une musique formatée et plus accessible qui fait le bonheur des radios généralistes (K.C. & the Sunshine Band etc…)).

Au milieu des années 70, EWF évolue avec un sens du compromis et de la justesse qui saura lui assure une belle longévité. Cette finesse suinte des arrangements sophistiqués préparés avec une précision chirurgicaleen studio. Véritable signature sonore du groupe, la section de cuivres se caractérise par ses rafales de notes au dynamisme inégalé. Grâce au succès de l’album That’s The Way Of The World (1975, triple album de platine, une première place au Billboard 100 et un Grammy Award pour le single Shining Star) le groupe parvient à s’offrir une section de cuivres encore plus aboutie baptisée The Phoenix Horns.

 

En 1975, Maurice White crée également sa société de productions : Kalimba (piano africain utilisé sur les  albums du groupe que White a découvert aux côtés de Ramsey Lewis). Le groupe progresse ainsi en studio et publie une collection de chansons qui lui permet de décrocher 7 disques d’or pour les singles suivants : Shining Star, Sing A Song, Getaway, Got To Get You Into My Life, September, Boogie Wonderland (featuring The Emotions), After The Love Has Gone et Let’s Groove.

 

Ce succès sur les  ondes et les pistes de danse se vérifie également sur scène. Le concept mythique du groupe incite White et ses compères à produire des shows toujours plus spectaculaires. Dans les années 70, leurs concerts rivalisent d’effets visuels chargés de pyrotechnie dans la plus grande tradition hollywoodienne. L’as des tours de magie de grande envergure, le regretté Doug Henning, qui compte alors parmi ses assistants un certain David Copperfield, permet au groupe de se présenter sur scène sous forme de pyramide géante avant de disparaitre sous les yeux du public.

 

En 1983, après la sortie de Powerlight et son single phare Fall In Love With Me (n° 17 au Billboard), Maurice White décide de mettre le groupe entre parenthèses. Chaque membre phare se consacre alors à ses propres projets. Poussé par la mode des duos, à l’instar de Paul Mc Cartney qui en enregistre avec Stevie Wonder et Michael Jackson, Philip Bailey s’associe avec Phill Collins pour le hit Easy Lover en 1984 (n° 1 pendant deux semaines et disque d’or aux USA). La suite du groupe devient plus chaotique à partir de la fin des années 80 : atteint de la maladie de Parkinson, Maurice White ne peut plus assumer le rythme effréné des tournées. Il continue toutefois de veiller à la conception des albums.

Les 90’s et 00’s voient le groupe être cité en référence par toute une nouvelle génération d’artistes qui tentent de redéfinir la carte du R&B contemporain. Dans de nombreuses interviews, le groupe BLACKstreet loue les louanges d’EWF en espérant atteindre son excellence et sa longévité. En 2000, le Rock & Roll Hall of Fame ouvre ses portes à EWF. En 2009, le Président Obama leur demande de jouer lors d’un diner officiel.

 

Avec une discographie composée de classiques absolus et déclinée ces dernières années sous forme de nombreuses compilations et autres anthologies, le groupe met fin à huit années de silence (leur dernier opus Illumination date de 2005) en publiant Now, Then & Forever. Ce disque marque le retour du groupe chez Sony Music et propose, en 10 titres, de renouer avec le son qui a permis au groupe de bâtir sa réputation tout en portant une oreille attentive aux dernières influences.

 

Premier véritable album conçu sans la participation de Maurice White, Now, Then & Forever sonne comme une belle aventure portée par 4 des membres historiques du groupe : Philip Bailey, Verdine White, Ralph Johnson et Larry Dunn. En guise d’ouverture, Sign On pousse son cri d’espoir sur un rythme un brin Laid Back mais qui installe une ambiance cosy -« comme à la maison »- que le groupe développe sur les autres pistes. Love Is Law emboite le pas avec des cuivres et des guitares pleins de soleil. My Promise, titre co-écrit par Siedah Garrett, renoue avec une insouciance Disco et cette Boogie-frénésie qui ont fait d’EWF les rois incontestés des soirées à travers le monde. Les amateurs de ballades trouveront en Guiding Lights une nouvelle perle avec ce claquement inimitable sur la caisse claire, comme pour suspendre un peu plus le temps au cours de cet exercice de pure sensualité. Got To Be Love et ses interrogations sur l’amour joue la carte Hard Slow Jam, avec quelques rafales de synthés et de guitares lancinants et crapuleux. Belo Horizonte, thème assez court aux allures d’interlude, résonne comme un coquillage trouvé sur une plage brésilienne et annonce la suite. Dance Floor ramène le groupe sur une aire de jeux développée sur certains anciens titres comme Changing Times (Raise!, 1981).

La chanson s’installe et propose des variations qui permettent au refrain de survoler la fameuse « piste de danse ». Le jazzy Splashes susurre ses harmonies dans un déluge de boucles cristallines tandis que Night Of My Life, Funk confiant, travaille un Groove assez Rock et dur tel qu’il était développé au milieu des années 80 par EWF et ses concurrents plus ou moins directs. The Rush s’ouvre comme une boîte à musique d’un autre âge d’où émerge le son du Kalimba, l’instrument emblématique du groupe. A partir de là, tout est dit et la boucle est bouclée. EWF referme ce nouvel épisode d’une saga longue de plus de 40 ans avec élégance et simplicité, et en livrant une ballade sur l’amour qui ne se fane jamais. En 10 titres solides, EWF réinstalle le mur du son qui a inspiré une liste interminable d’artistes. A noter parmi ces nouvelles pépites le single My Promise réenregistré spécialement pour la France par Omar Sy, un de ces enfants des années 80 qui a grandi en écoutant les standards du groupe. Comme d’autres hier, aujourd’hui, et demain…

Richard Lecocq