Sìxto Rodrìguez

Sìxto Rodrìguez

« Sugar Man » : la légende continue…

mardi 11 juin 2013

La saison 2012-2013 s’achève sur un happy end, encore inespéré il y a moins d’un an, pour Sixto Rodriguez. Ce musicien oublié et reclus dans son Michigan d’adoption n’a finalement pas raté son ultime rendez-vous avec le succès. Comme si le talent de cet homme et la reconnaissance du grand public n’avaient cessé de jouer à cache-cache pendant 4 longues décennies.

Si Malik Bendjelloul, réalisateur du documentaire et magicien qui a permis aux astres de s’aligner pour enfin rendre justice à ce musicien floué par le destin, a su servir cette histoire avec une simplicité qui transporte le spectateur au cœur même du parcours de Sixto Rodriguez, ce sont bel et bien les chansons de ce dernier qui sont le vecteur du message du film. Qui peut oublier la portée autobiographique de « Cause », lorsque Rodriguez raconte comment il a « perdu son travail deux semaines avant Noël » ? Après écoute, le constat reste implacable : comment cette musique a t’elle pu rester hors d’atteinte du grand public pendant si longtemps ? Même ses pairs avaient fini par l’oublier, à l’exception de Nas qui sampla et déforma le refrain de « Sugar Man » sur le titre « You’re Da Man » tiré de son album « Stillmatic » de 2001.

 

Dès sa sortie en salles le 26 décembre 2012, « Searching For Sugar Man » commence son opération de séduction grâce à l’efficacité incontestée du bouche à oreille. La musique a beau se dématérialiser et profiter – enfin – aux plateformes et applications de distribution légale, l’épopée surannée de Rodriguez replonge les amateurs de bon son dans une nostalgie vintage et authentique (l’un va quelquefois sans l’autre, NDLR) et permet à la B.O de trouver son public.

 

« Sugar Man » fait mouche car l’histoire de Rodriguez est sincère et touchante. La création laborieuse du documentaire (autrement dit l’histoire dans l’histoire) reste également attachante : Malik Bendjelloul découvre l’existence de Sixto Rodriguez par hasard en Afrique du Sud alors qu’il cherche une idée de documentaire. Lâché par son investisseur qui n’y voit qu’un sujet de trente minutes pour une chaîne de télé et ne réussissant pas à réunir l’équipe technique souhaitée, il finit par chapeauter la réalisation du documentaire seul. Lorsqu’il finit par contacter les producteurs Simon Chinn et John Battsek, le film est déjà complet à 80%. Le trio achève le documentaire. Bendjelloul se souvient de cette rencontre : « Ca a été le jour et la nuit à partir du moment où Simon Chinn et John Battsek m’ont rejoint. (…) En toute honnêteté, leur simple collaboration a représenté l’équivalent d’une année de travail supplémentaire sur le film ».

 

L’histoire de « Sugar Man » est aussi celle de ce conte de fées et de cette aventure humaine qui, malgré des moyens de productions modestes (Bendjelloul se sert de l’application Vintage Camera pour réaliser certaines séquences) remporte des prix dans plusieurs festivals : aux USA (Prix du jury et meilleur documentaire international au Sundance Film Festival), en Grande Bretagne (meilleur documentaire aux British Film Academy Awards) ou encore en Australie (meilleur documentaire aux Australian Film Critic’s Association Awards)… Sans oublier le couronnement suprême aux Oscars à Hollywood le 24 février 2013 (meilleur documentaire).  En France, près de 5 mois après sa sortie, « Searching For Sugar Man » continue sa carrière dans les salles obscures, dépassant ainsi la longévité d’autres films du même registre a priori plus accessibles comme « Marley » en 2012.

 

L’avant-première à Paris fin novembre 2012 s’était achevée avec l’arrivée de Rodriguez pour un mini-concert lunaire sur la mini-scène du Max Linder. Sa silhouette singulière appuyée par une poursuite solennelle, Sixto, presque caché derrière sa guitare d’un autre âge, interprète ce soir-là quelques unes de ses compositions en plus d’une reprise touchante de « La Vie En Rose » qui ont raison des spectateurs toujours sous l’émotion du documentaire et enclins à quelques élans lacrymaux spontanés. Moment de grâce où le bonheur d’un homme rencontre la tendresse du public. En toute sincérité.

 

Ce rendez-vous intimiste, à l’image de la simplicité de Rodriguez, est un « teaser » à la tournée préparée pour célébrer cette résurrection inattendue. Après plusieurs concerts donnés à guichets fermés en Afrique du Sud et aux USA puis l’annulation de quelques dates en Europe, Rodriguez s’installe à Paris pour trois soirs consécutifs (deux au Zénith et un à la Cigale). Chaque date ayant fait son plein de spectateurs, une réalité s’impose : le public venu applaudir le « Sugar Man » est bien entendu celui qui a découvert l’homme à travers le brillant documentaire.

Crédits Photo : Natalie Ohanyan

Le stand de merchandising met à l’honneur les rééditions vinyles des albums de Rodriguez. Curiosité bobo ou achat sincère, comme pour renouer avec l’âge d’or de la musique enregistrée, à l’époque où un album était une expérience charnelle, la pochette grand format étant la porte d’entrée d’un univers propre à l’artiste, ces rééditions n’ont pas manqué de trouver de nombreux acquéreurs aux quatre coins de la salle. Cet étalage de 33Tours fait bien évidemment écho à ces longues années pendant lesquelles les copies pirates des œuvres de Rodriguez se vendaient comme des petits pains en Afrique du Sud et en Australie. Mais aujourd’hui, la justice reprend ses droits puisque les ventes de la B.O du film et des anciens albums lui rapportent enfin les royalties escomptées.

 

L’artiste lui, honore ces rendez-vous en restant fidèle à sa philosophie : du haut de ses 70 ans, il ne peut se mentir à lui-même (et donc au public) en cherchant à jouer un rôle taillé sur mesure pour cette tournée spéciale. Qu’a-t-il à prouver à qui que ce soit si ce n’est de démontrer que l’injustice des 40 dernières années n’ont pas eu raison de sa simplicité ? Voilà un chanteur qui vit son art sans avoir entretenu quelconque aigreur ou une rage dissimulée sous un manteau de générosité artificielle.

 

Pendant ces trois soirs, Rodriguez est resté Rodriguez. Le poids [logique] des années ne pouvait en aucun cas révéler sur scène un copier-coller de l’homme aperçu dans les images d’archives du documentaire. Cette tournée est l’occasion de ressentir l’amour que le public unanime se décide enfin à lui envoyer; et finalement, c’est sans aucun doute ce bonheur d’être là, sur scène, qui habite Rodriguez pendant son set et finit par toucher et émouvoir l’assistance. Le concert de la Cigale, une salle plus en adéquation avec son univers, a permis, à l’image de cette scène du film où la caméra de Bendjelloul révèle enfin notre héros, de faire couler – une nouvelle fois – quelques larmes. Comme si son répertoire Folk teinté de Blues était, en toute circonstance, le reflet brut de son âme et de ses émotions. Probable ironie du sort et véritable tour de magie que seul le destin peut réserver, Detroit, berceau du mythique label Motown, a généré et conservé – comme on fait vieillir un bon vin – l’un de ses rejetons les plus improbables, un Soul Man qui certes n’attendait plus son heure mais ne devait finalement pas passer à côté de cette tardive reconnaissance du grand public.

Richard Lecocq

Crédits Photo : Natalie Ohanyan